Cher alcool, je suis venu te dire que je m’en vais.

  J’ai décidé de changer de vie. Une vie sans toi, je n’ai pas de regrets et je voudrais t’expliquer comment il y a une vie sans toi, sans alcool, un avant et un après. Merci pour ces plus de 30 années à mes côtés, tu as été un fidèle ami pendant si longtemps. Nous avons traversé vents et marées, tant de soirées ensemble à s’amuser comme des fous, tu m’as permis par moments de surmonter ma timidité, mes peurs, mon stress et mes angoisses. C’est vrai qu’on a bien rigolé tous les deux, des fous rires à se déboiter la mâchoire, des danses disloquées et totalement libres, des conversations sans queue ni tête. Mais nous avons aussi eu beaucoup de ruptures, des pleurs, des accidents. Tu te souviens de ma chute dans la cuisine ? Et ce retour à vélo à tomber tous les 5 mètres ? Tu m’as laissé des cicatrices un peu partout. Un genou, deux côtes, trois phalanges, un nez, deux dents, une arcade, autant de cicatrices qui me rappellent à toi tous les jours. J’ai grandi avec toi et il est temps de te dire au revoir. Je ne me suis pas assagi avec l’âge, j’ai juste compris que certaines relations ne sont plus faites pour moi.

 

Le déclic

  Ce matin-là, il y a bientôt 2 ans et demi, au réveil j’ai eu un tel dégout de nous que je ne me suis plus reconnu dans le miroir. La veille, nous étions ensemble et j’ai été méchant, agressif, mes mots sortaient de la bouche de quelqu’un d’autre. Qui étais-je devenu pour être aussi égoïste et arrogant ? Il m’a fallu pas mal de temps pour comprendre que notre relation m’avait changé en monstre. Je n’ai pas osé te le dire ce jour-là mais c’est devant le miroir que je t’ai quitté. Alors je me suis caché dans ma grotte et j’ai attendu que tu finisses par quitter mon corps. Petit à petit, une minute, une heure, un jour à la fois, j’ai tenu, j’ai fait en sorte de ne plus te croiser au supermarché, j’ai fait des détours pour ne plus passer devant le bistro.

 

1 mois sans toi

  La première chose que j’ai remarqué c’est qu’en ta présence, je ne prends pas soin de mon corps. Apparemment tu n’es pas en très bonne relation avec les probiotiques de mon système digestif. Après 1 mois sans alcool, sans toi, j’ai remarqué que ma digestion était parfaite alors que je me croyais sensible de ce côté là ! Mon teint tout pâle a aussi disparu. Toutes ces années à croire que j’avais des problèmes digestifs et prendre des médicaments pour m’aider à digérer et enlever toutes ces aigreurs. En fait c’était toi, cher alcool, qui m’envoyait aux toilettes, quand ce n’était pas pour vomir…

 

2 mois sans alcool

  Donc j’ai réussi à t’éviter 1 mois… Après 1 mois, je réalise que tu me hantes toujours. Au départ je pensais qu’un mois suffirait pour rétablir l’équilibre entre nous mais je décidé de continuer. Et là ça se complique encore. Mon cerveau part en ébullition. Le feu sous la cocotte-minute est monté d’un cran. Ma détermination est absolue mais d’autres éléments viennent la perturber. Je perds mon âme soeur… Je n’ai pas pu m’exprimer comme j’aurais dû. Elle a eu peur, elle n’était peut être pas prête à m’accepter sans alcool. Je pensais qu’un mois de sevrage serait suffisant mais je reste très très fatigué. Je dors mal seul sans toi. Tous les groupes d’aide me disent que c’est normal. Que ça prend du temps. OK mais combien ??? Et puis je dois avouer que parfois je m’ennuie sans toi. J’ai l’impression de ne plus savoir parler, m’exprimer. Des émotions que je pensais avoir maitrisées ressortent comme un feu d’artifice : Peur du regard de l’autre, peur du rejet, peur du chômage, peur dans la rue, peur d’être abordé. Je me retranche dans ma grotte, dans le mutisme. Ouf, c’est en plein dans le confinement. J’y suis presque forcé. On va attendre que ça passe. Patience. Je lis des livres de sobriété, je m’abonne à des comptes sobres sur Instagram. Je me rends compte que je ne suis pas seul. Je ne craque pas. Et ça passe ! Oui, tout passe. Grande leçon de vie, que j’avais déjà abordée auparavant mais là, c’est flagrant. La fierté commence à prendre le dessus sur les émotions négatives. J’ai tous les outils pour maitriser le petit singe qui s’éclate dans ma tête à me faire peur. Je lui parle gentiment, je le rassure, je lui dis qu’il peut me faire confiance et que tout va bien se passer. Patience…

 

3e mois sans alcool

  J’ai pensé être assez fort pour une rencontre. Lors d’un diner avec des amis, je m’autorise à deux verres de toi. Bizarrement tu n’as plus aucun goût. Pourtant ils savent faire du bon vin à Gevrey-Chambertin. Et c’est là qu’il se passe un truc que je connaissais très bien. L’envie d’un troisième verre est arrivée. Je regardais mes amis, où en était leur 2e verre ? Ils n’avaient même pas bu la moitié et moi non seulement je l’avais déjà fini mais je crevais pour un troisième. Heureusement, nous étions au restaurant et personne n’a commandé de bouteille supplémentaire. Là j’ai réalisé que notre rupture était encore fragile et qu’il fallait continuer sur mon nouveau chemin.

 

Je me challenge à tenir un an !

  J’ai décidé de faire mon coming out. J’ai expliqué à mes amis que je t’avais quitté. La réaction a été unanime. Un grand bravo ! Des questions sont venues bien sûr car j’avais bien caché notre relation honteuse. Là s’en est suivi d’une fierté incroyable. J’étais enfin capable d’avoir de la volonté, d’oser m’exprimer sur mes failles et montrer ma détermination. Mon sommeil s’est progressivement amélioré, j’ai compris que tu m’empêchais d’accéder au sommeil profond, le REM. Celui qui répare. Et logiquement j’ai eu plus d’énergie pour accomplir toutes ces choses qui améliorent le quotidien et donnent un profond sentiment de fierté. Un exemple de ces petites choses ? Je prends soin de mes plantes chaque jour, je n’y déroge pas, et je leur parle. Chose que j’étais incapable de faire avec une bonne gueule de bois. J’ai commencé à prendre soin de moi, écouter mon corps. Faire des siestes quand je suis fatigué et surtout ne pas me flageller lorsque je n’ai pas envie de faire quelque chose qui va à l’encontre de mes envies. J’ai réalisé que te quitter, quitter le monde de l’alcool permet avant tout de prendre soin de soi !

 

6e mois sans alcool

  Le vrai déclic. Je ne sais pas par quelle magie c’est arrivé mais je me suis réveillé un matin, j’étais capable de tout et surtout je n’avais plus peur. Comme si j’avais enlevé la peau de saucisson que j’avais devant les yeux. Le brouillard s’est levé et le ciel est d’un bleu incroyable. J’ose, j’expérimente, j’écoute mes intuitions, j’apprends. Une pèche comme je n’en ai jamais eu. L’impression de revivre…

 

1 an sans alcool, liberté !

  Voilà Challenge réussi, 1 an sans toi, un an sans alcool ! J’ai réussi à te quitter. Peut-être qu’on se reverra. Je préfère dire peut-être que jamais. Car jamais me met une pression inutile alors que peut être évite d’être en conflit. C’est fatiguant le conflit. J’ai acheté une bouteille de Gevrey-Chambertin 2020 1er cru. Elle va attendre mes 65 ans. 12 ans, ça me semble raisonnable. Ne t’inquiète pas, je pense à toi tous les jours, j’ai décidé de transmettre mon bonheur de la sobriété aux autres. J’écris ton nom au moins 20 fois par jour. Et c’est peut-être ça qui me permet de ne plus avoir envie te voir. J’ai retrouvé une autre vie, compris qu’être sobre c’est une forme de rébellion dans ce monde mais ça me va, j’ai toujours été un rebelle. Toujours à l’étroit dans les cadres. Je trace mon chemin, un chemin sans toi. Ton chemin c’était une autoroute et je roulais trop vite sans rien contrôler. Mon nouveau chemin est très joli, en pleine forêt avec des rayons de soleil qui traverse les arbres. Il n’est pas facile, il est jonché de gros cailloux mais je n’ai plus peur, j’avance le cœur rempli de joie de l’avoir trouvé.